Texte Fragments

Texte original de Jérémie Thieffry, des pages illustrées dans le livre : Fragments, ma femme mes enfants bonsoir

 

Mardi 4 Août 1914

Avesnelles

 

Départ de Lille à 6H10 matin arrivée à Avesnes[i] à 12H20 avec un arret de 2 heures à Valenciennes (dejeuné)   Formalités d'usage, habillement nous sommes logés dans un ancien Tissage à environ 3 kilomètres d'Avesnes à Avesnelles  Tout vas assez bien la paille ne manque pas. La grande joie de certains et les chants du départ de Lille ont cessés. Les plus bruyants sont maintenant les plus calmes les chopes et les alcools n'ont plus le même effet et l'on sent qu'il ne faudrait qu'un mot pour changer tous ces chants en larmes l'un parle de sa femme l'autre de son ou ses enfants, l'autre de sa mère. Tous par petits groupes s'entretiennent de ce qui leur est plus cher. Par ci par la quelques cris de haines et de colère contre pas précisément les Allemands mais contre Guillaume. Couché à 8h ½ propos habituels des casernes puis bientot le grand silence. Ma femme mes enfants tous ceux qui me sont chers bonsoir



[i] Avesnes-sur-Helpe 50°07'18"N   3°55'47"E

 

Mercredi 12 Août 1914

Nous sommes toujours à Rimognes, la chaleur est insupportable, aussi la journée se passe pour nous couchés à l'ombre. Je viens de faire la lessive, chemise, maillot, mouchoir, chaussettes. La nuit dernière fut relativement bonne quoique très fraiche mais comme l'on est bien fatigué l'on dort quand même. Je suis toujours sans nouvelles de la maison et pourtant quelques lettres arrivent pour d'autres. Combien de temps encore serai-je sans revoir mes chers enfants et ma femme si j'avais seulement des nouvelles, ne leur manquent-il rien à Lille, je n'ose y penser. La guerre! La guerre! pouah!!

Quelle sale chose.

 

 

 

Lundi 24 Aout

Sommes partis de Corennes à Flavion soit environ 25 kilomètres[i] après cette nuit horrible cela ressemble presque à une promenade. Les routes sont toujours encombrés de gens fuyant leur village avec leurs enfants, leurs voitures et leur bestiaux. Un veillard presque centenaire presque aveugle était porté par ses petits enfants sur une brouette, plus loin une petite fille d'environ 8 ans portée soigneusement une cage dans laquelle un petit oiseau gazouillait gaiement. Un petit garçon emportait un jeune chien avec d'infinies précautions. Une jeune femme nouvellement acouchée, couchée sur un matelas alaitée un tout petit enfant. Et nous passons plus loin, toujours le même tableau d'horreur arrivons à Flavion à midi pour repartir à 6 heures du soir

Lundi 7 Septembre 1914

Réveil à 4 heures. Nous sommes revenus sur notre lieu de combat d'hier Dimanche. La canonnade continue. Les obus tombent sur la foret qui se trouve devant nous à environ 500 mètres. Plusieurs aeroplanes allemands évoluent au dessus de nous et sont salués au passage par les mitrailleuses et quelques coups de canon.  8 heures. Rien de particulier, toujours même situation et même musique aérienne le sifflement des obus.  9 heures De loin en loin un coup de canon.  10 heures. Nous partons à travers champs en formation de combat et je vois le 1er mort et le veritable champ de bataille. Ce soldat mort est du 6e chasseurs il est etendu sur des bottes d'avoine un mouchoir blanc sur la tete et une petite étiquette attachée par une ficelle lui est passée au cou. Nous prenons la direction d'Esternez[i] nous rencontrons de nouveau 8 corps etendus dans un champ tous soldats français. Puis dans Esternez c'est le véritable carnage les maisons brulent les meubles des centaines de cadavres allemands jonchent la plaine ou sont entasses dans des granges et achevent de se consumer dans l'incendie allumé par nos obus ou les soldats allemands. Un officier ennemi est à mes pied la main gauche complètement enlevée et de larges sillons sanglats lui balafrent la figure et la poitrine. Un autre sans trace voyante de blessure à demi couché, la face convulsé serre dans un dernier spasme la crosse de son fusil. 12 heures. Monguillon[i], même tableau terrible et terrifiant, l'on voit que le carnage et le pillage suivent ces troupes en fuite. toutes les maisons brulent, les portes sont enfoncés, les meubles ,les matelas, la literie, tout est étendu pèlemèle le long des routes. Des fusils allemands, des bottes, des automobiles, des chevaux, une automitrailleuse, des casques, des pansements remplis de sang de larges trainées de sang des lambeaux de chairs voila tout ce qui sillonnent notre route 2 heures Nous arrivons à Retourneloup[i] ou nous faisons la grande halte. Quelques gens de cette jolie petite ville sont restés quand même. d'écrire tout ce qu'ils me racontent ne m'est pas possible ici. Les allemands sont arivés chez eux Samedi soir à 9 h ½et aussitot leur arrivée ce fut le pillage. Tout ce qu'ils réclamaient principalement en français était toujours "champagne "champagne. une fille de 16 ans fut prise par cette bande de bêtes humaines. Son père voulant s'interposer au viol de son enfant fut maintenu pendant qu'une bande de brutes d'un coup de sabre ouvrait le ventre de cette pauvre enfant sous les yeux horrifiés de son père. Une femme pr éviter le massacre, alla couchée pendant une nuit et un jour avec ses 7 enfants dans un marais et ainsi d'horribles forfait à n'en plus finir. 8 heures du soir. Nous arrivons à Leuze[i] ou nous cantonnerons au bivouac dans une prairie récemment abandonnée par les allemands. Ici les allemands se sont sauvés en abandonnant leurs blesses et leurs morts. Dans un château abandonne 6 soldats allemands et 5 français sont soignés par 2 infirmiers allemands. Des bois que nous avons traversés pour venir à Leuze s'élévent des cadavres d'hommes et de chevaux allemands qui par ces grandes chaleurs commencent à se décomposer une odeur insupportable de charogne (tout comme notre populaire équarrissage de Lille) nous prend à la gorge et nous oblige à courir pour traverser ces émanations pestilentielles.

Vendredi 18 7bre 1914

La nuit s'est passée pour nous en alerte, le fusil en main prêt à tirer. A 6 heures du matin, une enorme ferme située derrière nous commence à flamber. Les toitures et des pans de murs sont enlevés par des obus. Trois porcs errent sur le devant de la ferme et aucun n'est atteint. Tous nous grelottons dans nos habits trempés. Toute la journée le canon ne cesse d'un coté comme de l'autre au point que j'ai le tympan de l'oreille qui me fait horriblement souffrir.  à 4 heures après midi un obus mieux dirigé tombe au pied de nos tranchées et nous recouvre completement de terre, nous en sommes quittent pour nous secouer. à 4h½ un autre tombe presque au même endroit et un éclat vient frapper le copain au coté de moi lui labourant le pied et lui traversant de part enpart le gras de la fesse, c'est Bouriez de Lille. 5 minutes plus tard nous recevons ordre de partir et c'est la fuite, sous la mitraille. Tout le monde se sauve ce pauvre Bouriez marche courbé sous la douleur; je suis obligé de le soutenir par le bras et de porter son sac. Je l'ai conduit à environ 2 kil. de là à Reims dans un externat de jeune fille transformé en ambulance. Nous y sommes très bien reçu. Après constatations du médecin la blessure par elle même est assez bénigne.  A la porte de l'ambulance sur la rue un cheval a été tué par un obus. En un clin d'œil betes et gens l'ont depéce et emporté.  Comme je suis resté en arrière pour conduire mon copain blessé, c'est à qui des habitants de Reims m'apportera l'un du vin, l'autre un grock, de la bière, du café, de la soupe, du bouillon. J'avale tout sans sourciller, car après ces 48 heures de mitraille j'ai je crois un estomac d'autruche.

 

 Jeudi 1 Octobre 1914

La nuit fut relativement bonne moins froide que les dernières Il est vrai que chaque jour nous arangeons en mieux nos cabanes. Jusqu'à midi, pas de changement à notre situation. Vers 2 heures de l'après midi je pars avec 8 hommes à Pontavert pour enterrer 2 chevaux et 2 bœufs de labour tués par des éclats d'obus, au moins depuis 8 jours. C'est un véritable charnier une odeur insupportable se dégage de ces charognes. Des essaims de grosses mouches vertes et d'asticots les recouvrent. Un aéroplane nous lance des bombes mais elles tombent au moins à 50 mètres de nous. Le village n'est qu'une ruine aucune maison n'est restée intacte. Pour nous mettre à l'abri des obus je suis entré dans une coquette villa dont les murs sont encore debout. A l'intérieur tout est pillé les matelas éventrés les armoires retournés partout des bouteilles vides, plus une seule vitre n'est intacte. Dans une place à droite de la maison ou je pénètre, sans doute un bureau toute les paperasses couvrent le sol, un gentil petit bureau comme en voudrait surement mon Stéphane est renversé sur une table je l'ouvre et j'y vois un cahier d'écolier, ou une écriture malhabile de jeune enfant y a tracé des lettres et des chiffres, puis un livre d'images, un sac de billes. Et je revois mon coco et ma femme et ma fille     Et c'est la guerre maudite!

 

Mercredi 17 Février 1915

Toute la nuit nous marchons d'un village à l'autre nous sommes exténués, à 4h matin arrivons pour nous reposer au 2ème village avant Beau-Séjour mais tout est déja prit des peu de maison qui restent et nous restons étendus dans du fumier sous un hangar dont il ne reste que la toiture. Le froid est très piquant et tous nous grelottons. Des convois de prisonniers allemands passent sans interruption, la canonnade cesse d'être très violente. Vers 12h nous partons vers Beau-Séjour à travers champs de la boue jusqu'aux mollets. Ce soir nous irons aux tranchées. Restons dans des abris faits de toiles de tentes jusqu'à minuit, puis c'est le labyrinte de boyaux avec à certains endroits de l'eau et de la boue jusqu'au dessus des genoux. Arrivons à nos emplacements à 3h matin

 

Mardi 23 Février 1915

Cette nuit l'infanterie coloniale est arrivée dans notre tranchée, ils vont attaquer avec nous comme soutien. Aussitot le petit jour notre artillerie donne sans arret pendant plusieurs heures, mais l'attaque n'aura lieu qu'à 12h45. L'artillerie ennemie répond et nous fait 2 tués et 4 blessés. Nos tranchées commencent à s'écrouler. L'attaque n'aura lieu qu'à 3h45. A 1 heure l'artillerie recommence de plus bel d'un côté comme de l'autre. Jamais jusqu'à ce jour je n'ai entendu semblable vacarme, certains sont ensevelis et c'est avec peine que nous arrivons à les déterrer, et ce concert dure jusqu'au moment de l'attaque, à l'heure fixé les canons allongent leur tir, ceux de ennemis continuent à faire pleuvoir sur nous une pluie d'obus de tout calibres, l'on est littéralement abrutis. Les coloniaux sautent des tranchées baïonnette au canon, mais sont obligés d'y revenir aussitot, la pluie de mitraille est par trop forte. Quelques minutes se passent, a travers le vacarme quelques commandements hurlés nous parviennent, les allemands essaient une sortie, les coloniaux bravant tout sautent hors de la tranchée et en quelques bonds ont conquis la tranchée ennemie. C'est maintenant notre tour. Je m'élance comme les camarades, mais un choc violent à la tête me rejète au fond de notre tranchée. Je reste étendu combien de temps je n'en sais rien, mais quand j'ai connaissance de mon état je m'apercois que mon sang s'echappe de derrière ma tete, des 2 cuisses et de l'épaule. J'essaie de remuer les jambes, cela fonctionne, les bras aussi. cela va bien, rien de casser, une marmite à droite, une à gauche. me voila ensevelie seule ma tête passe et ma main droite, un prisonnier allemand qui passe dans la tranchée me retire de cette position plutot moche.

Me voila partit rampant sur le ventre pendant au moins 1 heure essayant de regagner le boyau ou je pourrais au moins être un peu à l'abri. Le soir tombe dans la tranchée conquise nos soldats chantent ou plutot hurlent la Marseillaise et dans ce demi-jour, avec le sifflement des balles le crepitement des mitrailleuses, l'eclatement des marmites, les cris des mourants, les appels des blessés, ce chant vous étreint, vous galvanise, moi qui me trainait sur les genoux, j'arrive à me relever et à marcher un peu plus vite. Malgré tout je me perd et je m'orriente sur le grondement de nos 75, je sors du boyau ou j'ai de l'eau jusqu'aux mollets et me dirige vers un petit bois devant moi. D'une branche je me fais une cane et clopin clopant je m'enfonce dans ce bois ou je fus assez heureux pour retrouver la bonne route. à 10 heures du soir j'arrivais au poste de secours. La neige recouvre le sol. Je suis extenué. Après un pansement sommaire je suis dirigé en voiture sur Laval[i].